Voici le petit poème en prose que m'a inspiré mon voyage à Berlin.
"Monsieur ***,
M'étant rendue à Berlin et ayant recouvré la vigoureuse santé du chaos intérieur, ayant présenti l'alternative d'une société où le travail n'écarte pas ses membres de la réalisation de leurs désirs amoureux, j'ai l'infinie tristesse et l'ardent regret de vous annoncer ***.
Pendant toute ma jeunesse, j'ai travaillé à la réalisation de l'idéal qui me trahit aujourd'hui. J'ai sacrifié toutes mes soirées à l'étude, espérant un jour être reconnue comme membre de ce qu'on nomme l'élite. J'ai accompli ma progression en temps et en lieux, aspirant au calendrier bourgeois qui me garantirait le diplôme avant 25 ans, le mariage avant le bébé, le bébé avant les 30 ans et l'eau du bain après lui.
Cependant aujourd'hui, je m'aperçois que mon travail n'est que la vitrine de l'intellect, où le maintien du calme prévaut sur l'élévation des âmes. Je découvre que mon avis ne vaut que s'il est partagé par le plus grand nombre, tout comme le bonheur ne vaudrait que s'il garantissait la tranquillité de nos rues. Alors que mon esprit a été aiguisé aux plus subtiles controverses, on me décourage d'allumer la moindre étincelle d' "autrement", livrant ma tête aux tourments de la famine. M'ayant fait abdiquer devant l'idée que, de toutes les intelligences, l'astuce la plus médiocre n'est pas la moindre, je ne sais plus qui, des élèves ou de moi-même, pourrait avoir valeur de modèle.
Alors que j'aspirais à fonder une famille dans le plus parfait modèle bourgeois, me voici contrainte de rejoindre en solitaire, le lieu que l'on m'a assigné. J'aurais voulu meubler ma maison de livres d'arts insoulevables et garnir mon salon de fauteuils déhoussables, et je suis contrainte de limiter mes possessions mobilières, pour me garantir la légèreté du bagage s'il me fallait de nouveau à l'injonction, le porter à mes épaules.
Découvrant, dans cet autre pays, une alternative au modèle qui m'entrave aujourd'hui, m'étant lassée des dogmes administratifs alors que la brièveté de la vie me semble être la seule contrariété à laquelle il vaille la peine - bien qu'il m'en coûte - de me soumettre, sachez que je m'affirme désormais comme une nihiliste fervente, prenant le contrepied de tout le programme établi jusqu'à lors pour moi-même. Dés à présent, j'adopte les tâtonnements les plus variés, choisissant d'explorer d'autres possibles. J'ai décidé de partir où bon me semble, vivre en perpétuelle étrangère me faisant me sentir plus vivante que jamais. J'ai décidé de prendre l'habit du peintre, faisant des images pour penser et non plus pensant pour faire des images.
De ce voyage, je ne rentrerais pas."
Qui n'a jamais été tenté d'écrire une telle lettre... Et pourtant, je suis rentrée de Berlin, chatouillée par le petit vent de l'anarchie qui flotte là-bas. Je suis rentrée, mais un peu différente. Dans cette lettre, c'est surtout de moi que je me moque. J'ai laissé tombé mon idéal, pour m'accommoder tant bien que mal d'une réalité différente. Parce que l'enjeu, finalement, n'est peut être pas d'être un modèle, mais bien d'être soi.
Parce qu'en réalité, je ne crois pas que Nietzsche aurait encouragé les enseignants à démissionner, bien que selon lui, le travail "constitue la meilleure des polices, (tenant) chacun en bride et (s'entendant) à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance" (Aurore, III) . Il est vrai que commencer à travailler après de longues et passionnantes études, c'est vivre la chute du Jardin d'Eden. Tous les adultes qui sont passés par l'université vous confirmerons ce sentiment, dont certains d'ailleurs, ne se remettent jamais, affirmant à qui veut l'entendre combien ils regrettent l'idéal qu'ils s'étaient inventés pour leur avenir. La plupart du temps, ces nihilistes passifs nient leur insatisfaction, et seule la coupe de mousseux distribuée pour le départ en retraite d'un collègue peut la faire ressurgir.
Pourtant, n'auraient-ils pas tout le temps nécessaire pour devenir des nihilistes actifs ? Car lorsqu'il parle d'un travail qui bride la raison, Nietzsche pense au dur labeur qui nous assomme du matin au soir, et heureusement, l'enseignement ne relève pas encore de cela. Et oui, nous avons deux mois de vacances ! En quoi sont -ils nécessaires ? Peut être pour prévenir notre envie de démissionner, ou encore pour restituer à notre "force nerveuse" la réflexion, la méditation, la rêverie, la présence des soucis, l'amour et même la haine. En bref, à faire de nous des nihilistes actifs, sachant parfaitement à quel point l'école est un modèle imparfait, et remettant en question tous les moyens que nous avions proposés jusqu'à lors pour lui donner un sens. Faire le vide avant de continuer à chercher de nouveau : profitons de ces vacances pour briser les rêves absurdes qui ne mènent qu'aux regrets, pour se débarrasser du personnage grotesque que nous avons joué l'année précédente, pour imaginer tranquillement d'autres possibles.
Parce que cette lettre constitue à mon avis le meilleur des programmes pour devenir un très bon professeur, poursuivant l'opinion - que je m'étais déjà faite en tant qu'élève- selon laquelle les meilleurs enseignants sont ceux qui seraient parfaitement capable de devenir autre chose.
Lectures en cours :
- ANDERS Günther, 1956, L'obsolescence de l'homme, Editions de l'encyclopédie des nuisances, IVREA, 2002, Paris.
- CARAËS Marie-Aude et MARCHAND-ZANARTU Nicole, 2011, Images de pensée, Editions de la réunions des musées nationaux, Paris.
- THOMASS Balthasar, 2010, S'affirmer avec Nietzsche, Eyrolles, Paris.
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