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1. 1. Vincent Van Gogh, Crâne.
2. 2. Langue de bœuf - 1, Juin 2010, 91 x 65 cm.
Ma langue de bœuf n’est pas si mal peinte. A mes yeux, elle a la même valeur que le crâne posé sur la table dans les vanités. De nos jours, se ne sont plus les os qui choquent, mais bien la chair. L’interdit de la bonne chair se doit de transparaître sur notre apparence physique : les canons de beauté actuels privilégient le squelettique. Ce critère de beauté trahit à quel point nous nous croyons désormais capable de repousser l’échéance de la mort.
Un abat, est pire que l’os, car il montre l’immédiateté de la mort, avant qu’elle ne soit sublimée par une apparence éternelle, faite d’os indestructibles, blancs et purs, avant que la vermine ait terminé sont lent travail de désinfection. Un abat, c’est la chair abattue.
Notre société est marquée par un traumatisme inédit dans le l’histoire : depuis 60 ans, nous tentons de prendre notre place dans un monde où le squelette a vécu. Non pas qu’avant nous il n’y ait jamais eu de vivants décharnés dans les rues, de mendiants aux terribles déchéances physiques, ni de population pauvre et misérable. Mais dans leur misère, ces pauvres gueux conservaient une identité. Nombreux sont les peintres qui, de Breughel à Murillo, présentent des mendiants aux sourires édentés, aux rides spectaculaires sans qu’elles soient dues à l’âge, aux membres mutilés, justement parce que ces tares physiques attirent l’attention du peintre qui cherche à montrer, (en dehors de toute divergence d’intention, qu’elle soit burlesque, sociale ou politique), la diversité du vivant. Le changement de cap, si j’ose dire, s’opère certainement chez les expressionnistes allemands comme Otto Dix (Les Joueurs de cartes, 1920) ou Max Beckmann, puis que dans leurs représentations la laideur humaine semble provoquée par une société déjà largement décadente. Tous peuvent, à des degrés divers être laids. Cependant, en dehors de représentation allégorique de la mort ou bien de la vieillesse, exception faite des Christs en croix jusqu’à leur tombaux, et d’autres chrétiens en martyr, le peintre ne ressent pas l’utilité de peindre des êtres humains décharnés.
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1. Pieter Brueghel, Les Mendiants, 1568 (Louvre, Paris)
2. Bartolomé Esteban Murillo, Le Jeune mendiant, vers 1648, Huile sur toile, 134 x 100 cm, Paris, Musée du Louvre
Ce qui nous a marqué, c’est ce décharnement infligé aux prisonniers des camps de concentration, ces images de charnier sur lequel plus personne n’est quelqu’un. Mêmes vivants, ils sont demeurés méconnaissables. Les images des prisonniers des camps de concentration ont probablement modifiées à tout jamais notre rapport à nous même, notre rapport au corps et à l’être humain .Voilà ce que nous avons fait de nous-mêmes : des os vivants. J’étais gênée en moi-même le jour où je me suis formulé le fait que la maigreur extrême me fascinait, et pouvait même me sembler comme le but ultime à atteindre. Sans être atteinte de la moindre pathologie, j’avais admise à quel point l’image de la perfection est celle d’un corps décharné. Serait-ils possible que nous portions tous ce traumatisme et cette fascination morbide pour la maigreur en nous, au point de faire défiler des jeunes filles non plus fraiches, et aux chairs rosées, mais comme à deux doigts de s’effondrer ? Le peuple modèle engendré par le nazisme, quel fût-il finalement ? Celui des aryens, blonds et musclés, ou bien celui des déportés, pâle et fantomatique, condamnés à cette apparence par une société perfectionniste à l’excès ?
Nous sommes toujours des perfectionnistes, et l’idée de la rentabilité de l’existence humaine ne nous a pas quittée. Nous sommes toujours préoccupés par le nombre que nous sommes sur cette terre, et par le casse tête incroyable que représente le partage des richesses dans ses conditions. Pour tous avoir assez, devrions tous accepter d’être maigres ? Ne sommes nous pas face à notre culpabilité d’occidentaux excessivement « bien en chair » ?
Les symptômes de la culpabilité qui habite notre société se trouvent-ils exprimés dans l’art contemporain à travers de nouvelles natures mortes ? Comment les objets qui nous entourent, désormais si prolifiques et porteurs d’enjeux essentiellement commerciaux peut-ils nous amener à nous poser la question des fins dernières ? Quels sont les objets qui habitent les natures mortes contemporaines, et quels sont les symboles qu’ils expriment ?
L’homme occidental contemporain se trouve-t-il face à la plus grande difficulté qui soit, celle de « s’incarner » ?
Questions possibles :
L’être humain devenu objet.
Dans des images représentant l’accomplissement des tâches quotidiennes, le geste humain devient mécanique.
Jérôme Allavena, série des Effigies, Dessins vectoriels, dimensions variables, 2009.
Lutter pour s’incarner.
Le témoignage photographique de l’accomplissement d’une performance, peut-il être considéré comme une nature morte ?
Marina Abramovic, Balkan Baroque, (performance), 1998.
Nos canons de beauté en question.
Oliviero Toscani, Campagne Nolita (affichage interdit en France),
2007.
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