Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

etpuis

               "Tu sais, je pense à quelqu'un qui n'y connait rien en musique. Il est professeur dans une école, mais comme il ne s'en sort pas en travaillant pour un seul établissement, il est obligé de cumuler et d'aller enseigner dans trois, ou peut-être quatre écoles. A coup sûr, son cas est pitoyable. A peine a-t-il achevé ses préparations qu'il doit se précipiter dans une de ses écoles et aigter sa bouche mécaniquement : il n'a strictement aucun loisir. Quant à ses dimanches, un temps dit de repos, il en profite pour dormir toute la journée. Aussi, même si on donne un concert, ou si un célèbre musicien vient chez nous, l'homme en question ne pourra se joindre à ses manifestations. Autrement dit, il y a toutes les chances qu'il meure sans jamais avoir mis le pied dans le monde de la beauté  particulière que créé la musique. A mon sens, il n'existe pas de non expérience plus malheureuse. L'expérience en rapport avec le pain est peut-être vitale, elle n'en demeure pas moins d'essence basse. Cela ne vaut pas la peine d'être un humain si on ne peut expérimenter les domaines du luxe, ceux qui n'ont aucun rapport avec le pain et l'eau. Sans doute penses-tu que je suis encore un enfant gâté, mais dans le monde de luxe où je me tiens, je me considère largement comme ton aîné".

                                                     Et puis, Natsume Soseki (1867 - 1916), chapitre II. 3, p 30-31.

Qu'il a la dent dur, SOSEKI, à propos de l'enseignement ! Pourtant, nous nous surprenons à nous reconnaître dans ce bien triste portrait. Enseigner dans trois, ou peut-être quatre établissements ? Préférer le sommeil ou le semi-comas devant une série américaine à la fin d'une journée de travail, au perfectionnement de sa propre pratique artistique ? Renoncer à voir une exposition pour corriger quelques copies médiocres ? Autant de situations qui hélas ! nous semblent familières. Mais quand serait-il des autres travailleurs ?

 

Pour Daisuké, le trentenaire contemplatif que nous voyons évoluer tout au long du roman, toute forme de travail est condamnable. Il n'y a rien de poétique, rien d'artistique, à vouloir assurer sa survie ou sa place dans la société en dégénérescence qu'il observe. Beaucoup d'entre nous croient s'être à tout jamais embourbé dans la matérialité après avoir mis au monde leur premier enfant. Réfléchissez bien : votre chute du jardin d'eden ne remonte-t-elle pas au moment où vous avez commencé à travailler ? De fait, Daisuké n'envisage, ni travail, ni mariage, ni enfant. Son esprit est alors disponible pour maintes échappées oniriques, et apte à saisir l'amplitude du moment présent. Il est aussi diponible pour tout les tourments qui atteingnent les artistes : lassitude, abattement, migraines lancinantes dues à une trop faible activité cérébrale, crainte perpétuelle de voir sa propre vie s'échapper et d'entendre son propre souffle s'arrêter.

 

J'éprouve une ampathie infinie pour l'auteur, qui, à travers ce personnage, nous fait ressentir dans quel état d'esprit il a traversé son existence. Ma tête est la réplique exacte de la sienne. Cette tête, que Daisuké secoue, qu'il sent bouillir et qu'il craind toujours de voir éclater.

 

Le roman s'achève le jour où, par amour, Daisuké succombe à la nécessité de chercher un travail. Comme si après cela, il n'y avait de toute façon plus rien à raconter.

 

Tag(s) : #pause café

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :